1914

L’année 1914

 

Comment en est-on arrivé là ?

Conséquence directe de la guerre de 1870, la Première Guerre Mondiale est en partie liée de la prise de conscience par la nation allemande de sa puissance tant économique que politique, nécessitant la mise en place d’une zone d’influence mondiale à son échelle. Suite à la guerre de 1870 qui a scellé l’unité allemande, Bismarck entretient sur le plan international un isolement politique efficace de la France, tendant à étouffer tout esprit de revanche, en avivant en particulier l’antagonisme franco-anglais tant sur le plan maritime que sur le plan colonial. L’antagonisme franco-allemand, plus profond car issu des guerres napoléoniennes et ravivé par la guerre de 1870, entraînant une haine farouche de l’ennemi, explique en partie que des combattants non aguerris aient pu tenir pendant 4 ans dans des conditions effroyables. Cet état d’esprit va aussi être à l’origine de la barbarie des actes commis des deux côtés des belligérants comme l’attaque d’ambulances de la Croix-Rouge, ainsi que le massacre de populations civiles, tradition découlant directement de la guerre de 1870. La compréhension de l’affaire Alain-Fournier, récemment mise au jour, ainsi que la publication de courriers de soldats allemands sont à ce sujet édifiantes.
Enfin, l’industrialisation de la société européenne va entraîner une modification considérable de la capacité de feu des armées, mais aussi du type d’armes utilisées qui seront d’une part beaucoup plus destructrices et d’autre part être responsables de types de blessures que les médecins ne sont pas habitués à soigner, ce qui se traduit par un nombre considérable de décès pendant les premiers mois voire les premières années en raison d’une mauvaise prise en charge des blessés. Ce conflit sera donc à l’origine de nombreux « progrès » industriels. Si le soldat du début du conflit ne dépareille pas d’un soldat de 1870, à la fin de la guerre, il préfigure largement dans son équipement un soldat de la Seconde Guerre Mondiale. De même, cette guerre marquera de manière indélébile la société dans laquelle les rapports seront à son issue à jamais différents.
Aussi, lorsque survient l’assassinat de l’archiduc autrichien François Ferdinand à Sarajevo, le jeu des alliances va inéluctablement à partir de la déclaration de la guerre à la Serbie par l’Autriche-Hongrie entraîner un conflit pan européen, comme le montre très bien le premier tome des Thibault, roman de Roger Martin du Gard. Toutefois, la position particulièrement active de l’Allemagne dans les jours qui précèdent l’extension du conflit témoigne d’un antagonisme franco-allemand sous-jacent très vif, comme l’envahissement du Luxembourg le 2 août 1914 par les troupes allemandes qui opèrent de multiples incursions en territoire français responsables des deux premiers décès français et allemand à Joncherey, veille de la déclaration de la guerre à la France par l’Allemagne. Cet antagonisme fait de cette guerre un conflit franco-allemand tout autant qu’une guerre mondiale.

Rien ne se passe comme prévu.

Tirant les leçons de la guerre de 1870 (alors que la France avait déclaré la guerre à la Prusse la première, la lenteur de sa mobilisation ainsi que l’absence d’utilisation du réseau ferré dans le transport des troupes vers le front avaient totalement effacé cet avantage stratégique, entraînant une arrivée rapide des troupes adverses sur le sol français), la France mobilise la veille de la déclaration de la guerre par l’Allemagne. Sa mobilisation est massive, ce qui lui permet, en raison d’une durée du service militaire à trois ans (instaurée en raison de la faiblesse démographique de la France par rapport à l’Allemagne) d’aligner jusqu’à fin janvier 1915 5,82 millions d’hommes de troupe hors coloniaux (sur les 7,74 millions de combattants pendant toute la durée du conflit) soit 75% de l’effectif total. C’est ainsi qu’à Echandelys 198 combattants sont mobilisés en 1914, représentant 70% des 280 combattants enrôlés pendant toute la durée de la guerre. Toutefois, il s’agit d’une armée composée d’un nombre relativement élevé d’hommes âgés car pour obtenir ce nombre, il a fallu aller jusqu’à la classe 1887, c’est à dire des hommes de 47 ans.
Même si chaque soldat est convaincu du bon droit de sa participation au conflit, dans la majorité des cas, le cœur n’y est pas. Ce n’est pas de gaieté de cœur que l’on laisse sa famille, sa promise, sa ferme pour une vie inconnue, même si un certain nombre de combattants, scieurs de long, ont fait de multiples campagnes dans l’est de la France, dans les futures zones de conflit. C’est le cas d’Henri ROUVET de Roure qui a fait une campagne de sciage à Verdun en 1900, de Pierre GRANGE de Parel à Verdun en 1898, ou de Claudius Antoine SARRON de Deux Frères qui était encore à Verdun en 1913. D’autres, plus nombreux, sont partis dans la région de Langres. Toutefois les manœuvres réalisées pendant le servie militaire ne comportent pas les risques d’un conflit armé avec une ennemi bien réel, chacun a dû en être conscient. De plus, les travaux de l’été sont loin d’être achevés et si les foins sont en partie finis, il n’en va pas de même des moissons, et même la promesse d’une guerre courte par les états majors rend peu probable le retour pour les travaux d’automne dans une population en grande partie paysanne (165 soldats sont soit agriculteurs, soit scieurs de long soit chiffonniers, soit fromagers soit 61% des soldats). Les autres possèdent une activité directement liée à leur présence effective comme les boulangers, menuisiers, épiciers, par exemple. Cet état posera d’importants problèmes de subsistance de leur familles qui se verront dans l’obligation de réclamer des secours financiers à la commune dans 62% des cas (174 demandes pendant toute la durée de la guerre, alors que tous les soldats recensés n’habitent plus toujours sur le territoire de la commune d’Echandelys).
Cette guerre courte est l’illusion à la fois de l’état major allemand qui cherche à réitérer la guerre de 1870 et de l’état major français qui n’a prévu qu’une guerre de mouvement, rapide avec pour conséquence l’absence d’organisation d’un service sanitaire digne de ce nom devant prendre en charge les blessés (ce qui sera là encore à l’origine de nombreux décès évités par la suite) ainsi que les ordres inacceptables des officiers allemands (ordre du jour du 26 août du général Stenger adressé à la 58e brigade) concernant les prisonniers qu’il est prévu de tuer si leur garde doit amputer les capacités d’action des unités qui les ont à leur charge.
Très tôt, l’état major français montre ses lacunes. Le dogme de la guerre à outrance fait charger des hommes en pantalon rouge et en képi face à des Allemands enterrés dans des trous avec des mitrailleuses. Les meilleures unités partent sans carte précise, sans préparation d’artillerie massive et au son du clairon. En quelques jours, des divisions entières sont réduites à néant, et les renforts sont décimés par les canons à longue portée allemands. Les liaisons téléphoniques sont déficientes et la cavalerie avec lances et cuirasses n’a pas su, du fait de l’incurie de ses commandants, faire la transition entre les guerres du XIXe siècle, faites de charges massives de cavalerie, et la guerre moderne, dans laquelle le rôle d’éclaireur et de récolte de renseignements qu’elle aurait pu assumer fait entièrement défaut. Malgré tout, le sang froid de quelques officiers a transformé ce qui aurait pu être une débandade en une retraite plus ou moins bien organisée. Enfin et non des moindres, l’état major français a en grande partie méconnu la ligne de front allemande en attaquant en Alsace, en Lorraine et dans les Ardennes alors que le plan allemand consiste en un passage à travers la Belgique violant ainsi sa neutralité, ne laissant que deux armées face aux Français en Alsace et en Lorraine.
Le front des hostilités va alors se retrouver verrouillé progressivement en quelques mois, du sud est vers le nord ouest. Tout d’abord la première offensive consiste en l’entrée symboliques des armées françaises à Mulhouse le 7 août qui est éphémère puisque la ville est reprise par les Allemands dès le 19 pour de longues années. C’est lors de ces combats qu’Antoine Joseph René BARRIERE du bourg, âgé de 24 ans trouve la mort à Flaxlanden dans la banlieue de Mulhouse le 19 août, alors que Léon Constant BRAVARD du Cluel, âgé de 24 ans, est tué un peu plus tard lors du repli à Saint Maurice dans les Vosges le 26 août. Parallèlement, les Français mènent deux autres offensives en Lorraine et dans les Ardennes. En Lorraine, les1ère et 2è armées progressent en direction de Sarrebourg et de Sarrebrück le 14 août. Les Allemands les laissent avancer afin de les prendre en tenaille entre Metz et Sarrebourg, ce qu’ils exécutent le 20 pendant la bataille de Morhange qui fait de nombreuses victimes. Ambroise Jean Claude BARRIERE de Deux Frères et Jean Marie CHOMETON de Lospeux, âgés respectivement de 22 et 26 ans y sont tous deux tués à l’ennemi à Abreschviller et à Sarrebourg. Après avoir tenu un moment la ligne des cols des Vosges, les Français se replient et dès le 22 août, la bataille de Lorraine est une victoire allemande. C’est lors de ce repli que Eugène BLANCHARD 25 ans, François CHAPAT, 27 ans et François Régis BOURNERIE, 23 ans habitant la Foresterie sont tués les 25, 26 et 27 août. Un peu plus tard, Joseph POUMARAT, 25 ans, est tué au col des Bagenelles le 2 septembre. Le front se stabilise alors juste avant Nancy, bien protégée par les défenses du Grand Couronné. Plus au nord ouest, la troisième offensive est réalisée par les 3e et 4e armées qui se lancent à l’attaque le 20 août. Malheureusement, les Allemands ont choisi d’attaquer au même endroit et au même moment. En raison de l’utilisation de mitrailleuses par les Allemands, la 4e armée, décimée, recule devant les Allemands, se repliant vers la Marne. Dans la violence du choc, les pertes sont très sérieuses à la fois liées au nombre de morts, au nombre des blessés abandonnés en raison de la rapidité du repli ainsi qu’au nombre des prisonniers.
Enfin, à l’extrémité nord ouest du front français, les Allemands exercent une formidable pression ce qui amène progressivement le général Lanzerac de la 5e armée à remonter progressivement vers le nord afin d’assurer la jonction avec l’armée britannique et de rectifier l’erreur initiale de l’état major français qui avait totalement délaissé la partie nord ouest du front. C’est ainsi que se jouent deux batailles : Charleroi du côté français et Mons du côté britannique. Compte tenu des marches forcées pour aller de Sedan et Mézières à la Sambre, les soldats avec leur barda de 30 kg, leur ceinture de flanelle, tricots et capotes obligeamment fournis par l’armée pendant ce chaud mois d’août arrivent épuisés à l’attaque qui survient le 21. Dès le 22, la 5e armée se replie sur Maubeuge. Les Britanniques, même s’ils sont aidés par la cavalerie, décrochent et se demandent, devant la puissance de feu de l’ennemi s’ils ne vont pas réembarquer leur corps expéditionnaire. Malgré la victoire éphémère de Guise le 29 août, toutes les armées françaises et britanniques reculent vers Paris, moins les 50 000 Français enfermés dans la forteresse de Maubeuge et faits prisonniers le 7 septembre.
Le but des Allemands est alors de prendre Paris. Pour ce faire, ils accentuent leur pression vers le sud ouest et délaissent le saillant autour de Verdun qui tient coûte que coûte. Trois armées allemandes sont en marche vers la capitale et le 2 septembre, les avant-gardes allemandes sont à Senlis et à Meaux. Mais, délaissant le plan initial, l’armée allemande la plus à l’ouest (celle de Klück), abandonne la route de la capitale pour aller vers l’ouest et cherche dans un mouvement tournant à couper la retraite à l’armée française. Il offre ainsi son flanc à la 6e armée française de Maunoury qui l’attaque du 6 au 9 septembre pendant la bataille de l’Ourcq, où Jean Marie PILLEYRE, épicier, 30 ans, du moulin de Gery disparaît lors des combats, vraisemblablement le 8 septembre. Klück qui comprend son erreur fait pivoter son armée mais perd alors le contact avec l’armée allemande voisine de von Büllow, située plus à l’est. le front allemand se rompt alors, laissant la place à la 5e armée et à l’armée britannique de s’y engouffrer. Ce succès n’aurait pas eu de suite favorable sans la résistance des 5e et 9e armées qui permettent de maintenir les 3e et 4e armées allemandes lors des batailles des marais de Saint Gond et de la trouée de Revigny, ainsi que des armées de l’est qui fixent une partie des armées allemandes entraînant le décès à Champenoux des suites de blessures de guerre de Jean Martin Antoine AUBERT, sabotier au bourg, âgé de 29 ans. Enfin, la 6e armée de Maunoury reste menacée sur son aile gauche, rendant célèbre la bataille de la Marne par l’utilisation des taxis parisiens, réquisitionnés pour emmener des troupes fraîches chargées initialement de la protection de Paris. Le 8 septembre, la percée atteint 40 km, et le 10 au matin la retraite allemande est évidente. Hippolythe Henri FOUGERE, né au Buisson et âgé de 26 ans meurt lors de cette avancée française à Fontenoy dans l’Aisne le 13 septembre, de même que Marien FAURE, de Deux Frères mais instituteur à Viscomtat, une semaine plus tard. Oléon Annet BOURG, quant à lui, soldat au 60e régiment d’infanterie meurt le 19 septembre à Argenteuil dans la banlieue parisienne des suites de blessures de guerre vraisemblablement occasionnées lors de la bataille de la Marne. Agé de 21 ans, il était né au Faut Plantat. Le front est alors stabilisé des Vosges à Soissons, les Allemands arrêtant leur repli environ 70 km en arrière de leur plus grande avancée. Des combats continuent alors sur toute la ligne de front avec comme conséquence par exemple l’incendie de la cathédrale de Reims le 19 septembre. Ces accrochages font de nombreuses victimes comme André Alexis VAISSE né au moulin de Géry mais agriculteur à Saint Eloy, tué à l’ennemi au combat de Belles dans les Vosges le 29 septembre à l’âge de 31 ans.

 

Vers une autre guerre.

Devant ce front stabilisé, les belligérants cherchent à se déborder sur le seul terrain disponible, le nord de la France et la Belgique. C’est ce que les historiens ont appelé la « course à la mer ». Elle dure du 12 septembre au 22 novembre et se concentre lors de trois grandes batailles qui se déroulent dans des conditions climatiques déplorables avec des hommes grelottants et pataugeant dans la boue, expliquant en partie le décès de Jean Marie GOUNICHE de la Faye décédé le 15 décembre de la typhoïde dans un hôpital temporaire à Dunkerque, ville où il est inhumé. Les différentes attaques et contre-attaques du 1er au 9 octobre fixent le front à Arras. A partir du 4 octobre, les Britanniques, craignant de ne pouvoir réembarquer se placent à l’extrême gauche du dispositif afin de couvrir les ports de la mer du Nord. Sur l’Yser, la bataille fait rage du 18 au 27 octobre. Les troupes faites d’un mélange d’unités d’active, de territoriaux et de coloniaux sont particulièrement décimées. En particulier les fusiliers marins sont tous décimés et sur 2 000 Sénégalais, seuls 411 en réchappent. Le combat n’est stoppé que par l’ouverture des écluses par les Belges, ce qui stoppe l’offensive allemande au prix de l’inondation de toute la vallée. Enfin à Ypres, l’offensive franco-britannique commencée le 23 octobre se mue en une bataille défensive face à la supériorité de l’ennemi. du 14 au 22 novembre, plus de 100 000 franco-britanniques et 130 000 allemands périssent, et seule l’ampleur des pertes arrête les Allemands qui voulaient, en prenant Calais et Dunkerque priver le Royaume Uni de ses accès directs avec la France et la Belgique. Jean Antoine FARGE de Lospeux, 25 ans, y trouve la mort par coup de feu à Zonnebeke, dans la banlieue d’Ypres le 28 novembre. Le dernier soldat d’Echandelys mort pour la France en cette année 1914 (Jean Fernand CHEVARIN de la Cibaudie, âgé de 21 ans) l’est sur un front immobile sur 750 km, le long d’une ligne passant par Reims, Soissons, Arras et la mer du Nord. Les armées s’enterrent alors, sonnant le glas de la guerre de mouvement dont personne n’est sorti vainqueur, pour une guerre de position encore plus déprimante car on sait qu’elle va durer, sans en apercevoir encore les atrocités.
Quatre mois après le début de la guerre, on compte déjà plus d’un million de morts, blessés, prisonniers ou disparus, et le déplacement du maire annonciateur d’une mauvaise nouvelle fait partie des habitudes. Les premières résistances au conflit se font jour par les médecins militaires qui notent un nombre croissant de blessures à la main, et le commandement militaire a déjà passé par les armes les premiers « fusillés pour l’exemple » (le 15 septembre 1914) dont la plupart sont des territoriaux, des hommes de 45 ans, qui ont été lancés contre des réservistes allemands dans la force de l’âge. Si la guerre de mouvement a fait 300 000 morts français (60 000 par mois), la guerre de position coûtera un mort par mètre enlevé jusqu’au printemps 1917.

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