1915

L’année 1915

 

Premier trimestre 1915

On retrouve en ce début d’année 1915 une France totalement désemparée par les événements. Les combattants, tout d’abord, hébétés par la puissance de feu de l’ennemi allemand, obligeant à des retraites plus ou moins précipitées, décimant les rangs des compagnies françaises par l’utilisation de petites unités de cavalerie, très mobiles, apportant de nombreux renseignements au Allemands sur les positions et les forces françaises, mais surtout l’utilisation à la fois de mitrailleuses très meurtrières pour les troupes françaises et de canons longue portée que l’artillerie française ne pouvait même pas atteindre. Enfin, la perspective de passer un hiver au combat, même si peu de soldats ne croyaient pas au fond d’eux-mêmes à un conflit court, les met en quelque sorte au pied du mur. Les civils ensuite, qui non content de voir s’éterniser l’absence du père de famille, du fils dont les bras manquent cruellement, tremblent de voir arriver le maire ou son adjoint, si souvent porteurs depuis peu de la terrible nouvelle : « Il ne reviendra pas ».
Les états-majors tentent quant à eux de renouer désespérément avec la guerre de mouvement en rêvant d’une percée décisive. L’idée de Joffre est alors de lancer deux offensives principales, une en Artois et une en Champagne. Le 19 janvier, il prescrit donc à la 10e armée de déboucher d’Arras et d’enlever la crête de Vimy et les hauteurs de Lens. Parallèlement, les Anglais par une action au sud d’Ypres dégageront Lille. Mais les Anglais ne seront prêts pour cette opération qu’en mars et Joffre doit donc la suspendre faute de forces de soutien. Il ne reste donc que la Champagne. Depuis décembre 1914, Maunoury, général de la 6e armée harcèle les allemands qui ont été obligés d’abandonner Soissons en septembre 1914. Ils bombardent largement la ville, à partir de leurs positions situées au nord de la ville, en particulier la cote 132. Maunoury passe alors régulièrement l’Aisne et fait pratiquer des sapes sur ces positions allemandes. Aussi, lorsque la bataille de Soissons commence le 9 janvier, les Français remportent quelques succès. Les soldats s’accrochent à la colline 132 où ils finissent par s’installer Ils résistent tout d’abord aux contre-attaques allemandes sur un plateau dénudé, difficile à défendre et dans des conditions météorologiques désastreuses qui empêchent toute reconnaissance aérienne.

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Vue de la cote 132 depuis les premières lignes françaises
(au fond le bois est contrôlé par les Allemands)

Le 10 janvier, tout le plateau est pris, ce qui n’entraîne pas le retrait espéré des Allemands, ni une progression décisive (l’avancée n’est que d’un peu plus de 100 mètres). De plus, la maîtrise de la cote 132 est difficile : « Les hommes glissent, tombent, le canon du fusil se bouche, d’autres encore s’enlisent jusqu’au genou. Au bout de peu de temps, les mains souillées par la boue empêchent tout fonctionnement de la culasse, l’homme n’a plus que sa baïonnette » (JMO 109e brigade en date du 10 janvier 1915) ; « les tranchées allemandes de la cote 132 ne sont plus qu’un amas de boue encombré de cadavres, il est impossible d’y travailler utilement sous le bombardement. » (Lt-colonel Lejeune)
A partir du 12 janvier, les Allemands reprennent l’initiative en réduisant à néant l’artillerie française du plateau de la Justice qui les pilonnait. Sous les coups des canons allemands, la grotte du Petit-Bois s’effondre et ensevelit l’état-major du 60e RI. En moins d’une heure, presque tout le plateau de la cote 132 est tombé aux Allemands qui, dans l’après-midi, poussent encore à l’ouest vers la ferme du Meunier noir où quelques troupes françaises résistaient encore. A l’est en revanche, la cote 132 est évacuée et l’on se replie dans la vallée sur la route Crouy-Vauxrot. Le nombre de prisonniers français est considérable. Le 13 janvier, dans la nuit puis au petit matin, des tentatives de contre-attaques ont lieu, qui se soldent toutes par des échecs sanglants. Dans la soirée, le repli sur la rive gauche de l’Aisne est ordonné. La cote 132 est entièrement aux mains des Allemands, et elle le reste jusqu’à leur repli sur la ligne Hindenburg (mars 1917). C’est pendant ces combats que meurt Christophe Antoine RENAUDIAS, agriculteur à Deux Frères, âgé de 23 ans. Blessé quelques heures avant, il décède le 13 janvier à 10 heures du matin à l’ambulance n°1 du 7e corps à Fontenoy, où avait disparu Hipolythe Henri FOUGERE le 13 septembre 1914 ainsi que Marien FAURE le 20 septembre 1914, instituteur né à Deux Frères, âgés respectivement de 26 ans et de 29 ans.
Depuis quelques années, un monument placé en bordure de forêt, sur la hauteur, rappelle les combats qui se sont déroulés en ce lieu et rend hommage aux unités françaises qui y ont participé.

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Monument à la mémoire des soldats français
morts pendant les combats de la cote 132.

Le 14 janvier, à l’arrêt des combats, le résultat des opérations s’avère nul mais a fait 12 000 morts français. Pourtant, d’autres offensives se déroulent en Champagne jusqu’à fin mars 1915. Du 15 février au 18 mars, trois corps d’armée marchent sur Perthes pour détruire la voie ferrée qui ravitaille les Allemands en homme, nourriture et matériel. Pour un gain de 1 à 3 km, les pertes s’élèvent à 40 000 morts. Au final, la bataille de Champagne coûte la vie à 90 000 soldats français sans aucun gain territorial.
Pour d’autres combattants, la mort les touche alors qu’ils ne s’y attendaient pas. C’est le cas de Jean Claudius Roch COLLANGE, instituteur né au Cluel, exempté en 1908, qui est reconnu apte le 27 novembre 1914. Incorporé au 5e RI coloniale basé à Lyon le 19 février 1915, il décède à l’âge de 28 ans à l’hôpital militaire Desgenettes de Lyon le 28 mars à 22 heures 30 des suites de maladie contractée en service, sans même avoir eu le temps de combattre.

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Deuxième trimestre 1915 – Le début des grandes offensives.

Pendant que French, responsable du corps expéditionnaire britannique commence seul son offensive en Artois à partir du 10 mars 1915, le reste du front est le siège de combats sporadiques de consolidation. Dans l’est, la poussée allemande au lendemain de la bataille de la Marne vise à encercler la place forte de Verdun, protégée par une ceinture forts. La résistance acharnée du fort de Troyon contient un moment l’offensive. A partir du 21 septembre, les Français battent retraite et les Allemands s’emparent de la crête des Eparges. Ils occupent Saint-Mihiel le 24, formant une pointe de 20 km de profondeur dans le flanc français connu sous le terme de « saillant de Saint-Mihiel ».

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Carte du saillant de Saint-Mihiel.

Pour contrôler la route menant à Saint-Mihiel, les Allemands doivent s’emparer d’une redoute construite en 1875 par les Français. Les combats, au lieu-dit le « Bois brûlé », durent d’octobre 1914 à mars 1915. Ils permettent la conquête de 300 mètres de terrain au prix de 1565 morts, 845 disparus et 7657 blessés français et environ 10000 morts, blessés et disparus allemands. Mais les combats ne s’arrêtent pas là ! A midi, le 5 avril 1915, l’artillerie française se met à pilonner les positions allemandes. Le 6 avril, Joseph POMEL, menuisier né à Parel, incorporé au 4e régiment du génie, est tué au combat à l’âge de 23 ans.

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Tranchée française au Bois brûlé.

Sa mère, Anne RIGAUD, veuve depuis 19 ans, a élevé 6 enfants dont 4 participeront aux combats de la Grande Guerre. Joseph aura un frère grièvement blessé, un autre évacué des Dardanelles et hospitalisé à Toulon et un autre au front.
L’infanterie française s’élance le 7 avril. Elle enlève les 1e et 2e lignes allemandes mais ne peut se maintenir le lendemain face à une contre-attaque allemande que reprend tout le terrain conquis la veille. C’est à cette occasion que l’adjudant Jacques PERICARD du 95e RI, entouré de cadavres et de blessés, dans une situation désespérée s’écrie « Debout les morts ! » afin de galvaniser les derniers hommes combattant avec lui, phrase devenue le symbole de l’héroïsme des soldats français de Verdun. Joseph POMEL est inhumé dans la nécropole nationale de Marbotte, tombe individuelle n°526.

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Nécropole nationale de Marbotte.

A peu de distance, sur le flanc nord du saillant de Saint-Mihiel, le haut commandement français tente une nouvelle offensive le long des côtes de Meuse. Elle est préparée par le général Dubail qui commande le groupement provisoire de l’Est. Elle doit revêtir la forme d’une attaque brusque, menée rapidement et sans arrêt (encore le rêve de la guerre de mouvement). Elle débute le 31 mars par des combats préliminaires, l’offensive principale ne débutant que le 5 avril. En raison d’une préparation insuffisante, l’opération est arrêté le 14 avril. Jean Théodore Alexis COLLANGE, cultivateur au Cluel, soldat de 2e classe au 51e RI, disparaît au combat le 13 avril. Il est présumé blessé et tué à l’ennemi sur la crête des Eparges à Marcheville en Woëvre. Il était lui aussi âgé de 23 ans.

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Les Eparges : vue aérienne pendant les combats.

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Peu de temps après, se produit un événement sans rapport direct avec nos soldats présents sur le front, mais lourd de conséquences pour l’avenir. Il s’agit, lors d’une des rares offensive d’envergure de l’année 1915 menée par les Allemands sur le front ouest, de l’utilisation des gaz asphyxiants à Ypres le 22 avril 1915. Vers 17 h, les ils tirent leurs premiers obus à gaz. Les troupes françaises (87e division territoriale, 1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique, 2e bataillon du 2e tirailleur et la division canadienne) voient un épais nuage de vapeurs jaune verdâtre poussé par le vent. Ces vapeurs chlorées provoquent rapidement un aveuglement, une suffocation entraînant rapidement la mort, ainsi que des vomissements. Associés aux tirs de l’artillerie lourde, la position devient intenable et ¾ d’heures après, les allemands ont enfoncé le front sur 3 km de profondeur et sont arrêtés par des zouaves et les 14e et 79e régiments territoriaux.
Joffre n’a pas abandonné totalement son idée d’une 2e offensive en Artois. French n’ayant pas obtenu d’avancée décisive, une opération est alors décidée, organisée par le maréchal Foch, afin d’une part d’essayer de rompre le front ouest, mais aussi de retenir un maximum de soldats allemands afin de soulager le front russe et de laisser à l’armée italienne le temps de se mobiliser et de se concentrer. En effet, le 26 avril 1915, au terme de longues négociations, le ministre des Affaires étrangères italien Sidney Sonnino signe le pacte de Londres avec la Triple-Entente, malgré les réserves russes et contre l’assentiment du Parlement italien. La neutralité italienne cesse alors. De plus, les Allemands transfèrent une partie des effectifs de ce front pour aider les Autrichiens. La crête de Vimy, située quelques km au sud de Lens en est le principal objectif. Après une préparation minutieuse ainsi qu’un pilonnage d’artillerie à partir du 4 mai, l’attaque, initialement prévue pour le 7, mais reportée en raison du mauvais temps, est déclenchée le 9. La crête est atteinte le jour même entre Souchez et le Petit Vimy (n°140 sur le plan ci-dessous).

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Offensive en Artois : mai et juin 1915.

Les troupes progressent d’environ 4 km et la plaine de Douai est à leur portée. Mais le manque de réserves et de munitions laisse aux Allemands le temps de se ressaisir et de reconstituer leurs lignes sur les hauteurs, ce qui rend difficile la tâche des Français. « L’artillerie lourde boche est formidable et prodigue ses munitions sur les sapes et les tranchées qui sont repérées avec une justesse mathématique. Ils ont des mitrailleuses ; des canon revolvers à profusion, un génie infernal de la chimie et de la fortification » écrit dans sa lettre du 7 juin 1915 Etienne Tanty, jeune universitaire de 24 ans. Il ajoute « Rien que pour une méchante attaque, le régiment a un tiers de son effectif hors de combat et tout n’a pas été donné ; le colonel est mort, dans notre compagnie, qui n’a pas chargé à la baïonnette, le capitaine, le premier lieutenant sont blessés. Les cadres sont démolis. Et tout ça, pour quoi ? C’est décourageant, décourageant, décourageant ».

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Marius RAFFIER, enfant « naturel » de Marie, repasseuse à Clermont-Ferrand, lui-même agriculteur à Echandelys, trouve la mort lors d’un de ces assauts à Neuville-St-Vaast, puisque déclaré disparu le 16 juin. Il fait partie des 100 240 soldats mis hors de combat entre le 9 mai et le 16 juin, dont 16 194 tués, 63 619 blessés et 20 427 disparus, sans compter les 2 260 officiers dont 609 sont tués. Le 25 juin, l’opération est arrêtée. Elle n’apporte que peu de gain territorial.

 Troisième trimestre 1915

En raison d’une augmentation des réserves en hommes et en matériel pendant l’été 1915, Joffre décide de relancer une seconde offensive en début d’automne, afin de soulager les troupes en Champagne, théâtre d’une offensive majeure aux yeux du haut commandement. Même en Artois, la dotation en équipement et en munitions est largement supérieure à celle allouée aux opérations précédentes et dont le manque, nous l’avons vu, a été partiellement responsable des échecs antérieurs. L’attaque débute le 25 septembre, le même jour que l’offensive principale en Champagne. Le lendemain, Antoine Jean Baptiste CHALIMBAUD, scieur de long né à Cologne (Gers), ayant temporairement habité Echandelys et Aix-la-Fayette, est tué à l’ennemi à Thélus, âgé de 36 ans.

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Photographie allemande (1915) du village de Thélus avec tranchée visible au premier plan.

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Lieu de décès de Marius RAFFIER et de Antoine Jean Baptiste CHALIMBAUD.

Les combats se poursuivent pendant 18 jours, permettant une avancée d’une profondeur de 1 à 2 km sur une largeur de 9 km environ, enlevant la première ligne allemande. Devant les contre-attaques ennemies particulièrement violentes de début octobre, de la nécessité d’économiser les munitions, l’urgence à prélever des forces importantes sur le front de l’ouest afin de former rapidement le corps expéditionnaire d’Orient, les attaques sont arrêtées le 14 octobre 1915.
A côté de ces importantes offensives, menées afin de renouer avec une guerre de mouvement, si chère aux stratèges militaires, et d’essayer de casser l’immobilisme du front, de nombreuses escarmouches ont lieu sur l’ensemble de la zone de conflit. C’est à l’occasion de l’une d’elles que Benoît Félix TOURDIAS, scieur de long puis cultivateur né à Cher en 1882, habitant depuis le 27 avril 1908 à Villiers sur Marne où il s’était marié avec Anne Marie Josèphe MASSON le 9 août, trouve la mort à Montdidier (Somme) après une amputation de la cuisse droite pour blessure par bombe. Le 92e RI, stationné du côté de Beuvraignes, entre la Somme et l’Oise pour se remettre de ses pertes en Lorraine et en Belgique, est un des acteurs de la lutte de tranchées qui y fait rage. Si la date de sa blessure n’est pas mentionnée dans ses états militaires, le journal de marche et des opérations (JMO) du 92e RI note toutefois pour les journées des 5 et 6 août des journées calmes avec respectivement 1 et 2 hommes blessés, mais pour les 8 et 9, des journées et nuits « relativement agitées », avec dans la nuit du 8 au 9 « de nombreux coups de feu pendant toute la nuit ainsi que de nombreuses fusées éclairantes lancées dans le but de déceler nos travailleurs. (…) La nuit, de nombreuses bombes ont été échangées dans le but d’interrompre les travaux de part et d’autre. » Les pertes s’élèvent à 3 blessés.

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Carte des lieux de stationnement du 92e RI en 1915 (JMO du 92e RI).

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Vues de Beuvraignes lors de combats de 1915

C’est pendant cet épisode que Benoît Félix TOURDIAS a pu être blessé, puis évacué sur Montdidier, distant de 17 km , où il trouve la mort le lendemain, dans l’un des ambulances ou hôpitaux militaires qui pourvoiront à l’édification d’une nécropole nationale, dite de l’Egalité et contenant à ce jour 745 corps.

Comme nous l’avons évoqué précédemment, l’offensive d’automne en Artois lors de laquelle Antoine Jean Baptiste CHALIMBAUD perdit la vie, n’était qu’une offensive secondaire chargée de faire diversion pour laisser toutes les chances à l’offensive principale de Champagne d’atteindre son but. La préparation de cette attaque est nettement meilleure que lors de la première bataille de Champagne. 35 divisions de troupes reposées et bien équipées ainsi que le quart de l’armement lourd français sont sur place. L’infanterie dispose de mitrailleuses en nombre plus élevé, ainsi que, pour la première fois, de grenades modernes, soit à fusil, soit à main avec mise à feu à temps. Un casque complète enfin l’équipement du soldat français. Arrêté le 21 mai 1915 et présenté par le Petit Journal le 4 juillet, il est commandé à 1 600 000 exemplaires et comble une grave lacune antérieure. La guerre de position a entraîné un nombre considérable de blessures à la tête que l’utilisation malcommode de la cervelière n’a pas permis d’éviter. Il est fabriqué à partir d’une plaque de 33 cm de diamètre, et de 7 dixièmes de millimètres d’épaisseur, emboutie à froid. L’intérieur est muni d’un rembourrage de cuir à 7 dents d’un seul morceau. Une jugulaire également de cuir permet de maintenir le casque sous le menton (quand elle n’est pas utilisée, la jugulaire est ramenée sur le dessus du casque).

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Le but de la manœuvre est d’enfoncer le front sur une grande profondeur et de couper les lignes de communication allemandes 100 km à l’arrière. De plus, le 3 août, 3 divisions allemandes quittent le front occidental pour la Russie. Le 22 septembre, une préparation d’artillerie vise à pulvériser la première zone de défense allemande où 3 à 5 lignes de retranchements sont séparées par des réseaux de barbelés. Quatre km en arrière, une seconde zone attend les assaillants reliée à la première par de nombreuses tranchées. Elle atteint aussi les bivouacs de cantonnement et les bifurcations de voie ferrée. Des officiers allemands ont calculé que dans un secteur de 100 m de large sur 1 km de profondeur, il était tombé 3 600 projectiles à l’heure. Toutefois, le beau temps clair fait place dans la nuit du 24 au 25 à une pluie battante. L’état major décide tout de même de lancer l’attaque le 25, à 9 h 15.

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La première ligne n’est enlevée que difficilement en raison d’une part de la présence d’ouvrages blindés allemands fortement défendus (comme la main de Massiges et la butte du Mesnil) et non détruits par la préparation d’artillerie, et par des tranchées de soutient établies dans les bois et échappant de ce fait aux observations françaises. Malgré des combats se déroulant jusqu’au 6 octobre, la seconde ligne allemande ne sera jamais prise, l’arrivée de renforts allemands et la puissance de leur artillerie brisant l’assaut allié sur des points stratégiques comme la butte du Mesnil. Les gains territoriaux restent donc mineurs, jamais plus de 5 km pour une perte de 140 000 français et 85 000 allemands. Parmi eux, Etienne COUDEYRAS, scieur de long de Deux Frères, âgé de 25 ans, trouve la mort à 2 heures du matin sur le champ de bataille de Souain. Sa blessure de la veille, causée aux reins par des éclats d’obus quelques km à l’ouest, à St Hilaire, ne l’avait pas empêché de participer au combat lors duquel toutes les forces étaient requises et qui lui fut fatal.

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Quarante km à l’est, son voisin Frédéric SARON, agriculteur de 22 ans, disparaît le lendemain à la Fille Morte, commune de Lachalade lors de combats sporadiques, dans une zone qui si elle était le témoin de rudes combats en juillet était devenue depuis cette date beaucoup plus calme.

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Préparée le 26 septembre comme en témoigne le JMO du 82e RI : « L’activité de l’artillerie allemande est inquiétante. Les tirs sont des tirs de réglage à n’en pas douter ». L’ordre d’attaquer est alors donné à 6 compagnies. « Les échelles sont déposées en 1ere ligne pour le franchissement de la tranchée. Des passages sont établis dans les fils de fer ». Deux hommes sont tués ce jour. Le lendemain : « 8 heures. – L’ennemi entame un bombardement de la Fille Morte, du plateau des Courtes Chausses et du vallon du Triage. Obus de tous calibres du 77 au 210, un certain nombre lacrymogènes. 9 h 30. – Des mines allemandes commencent à exploser sur tout le front de la Fille Morte, en commençant par la droite ». A midi, les allemands attaquent et envahissent la première ligne française. La contre-attaque française débute à 12h25 et à 14h, le 2e bataillon arrive à travers les boyaux étroits au vallon des Courtes Chausses. Elle se poursuit pendant toute la nuit ainsi que les deux jours suivants. On ne commence à réparer les dégâts faits aux tranchées que dans la soirée du 9 septembre. 88 français sont tués, 208 blessés et 247 sont portés disparus.

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Paysage de la Fille Morte (Forêt d’Argonne)
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Stigmates laissés par la guerre visibles après déboisement sur une photographie aérienne de 1965

 

Quatrième trimestre 1915 – Une fin d’année bien morne.

Malgré la mise en service d’un nouvel uniforme et le déploiement du casque Adrian (les blessures à la tête atteignant 60% des blessures totales et étant souvent mortelles), le soldat français se trouve fort démuni à l’entrée de l’hiver 1915. En plus des assauts meurtriers, il redoute particulièrement l’effet des lanceurs de mines dont seuls les Allemands sont pour l’heure équipés. Particulièrement redoutables, ils peuvent creuser des trous de 8 à 10 mètres et chaque corps d’armée en possède une section, les Allemands ayant multiplié par 6 leur capacité de production. Ils emploient de plus des calibres d’artillerie de plus en plus gros, avec des obus capables de creuser des cratères profonds de plusieurs dizaines de mètres engloutissant des sections entières. La France, qui avait opté en grande majorité pour le canon de 75, se trouve aussi dépassée sur ce terrain non pas en raison de la qualité intrinsèque de ce dernier (plus maniable, plus précis et de plus longue portée que le 77 allemand), mais en raison du nombre d’exemplaires fabriqués, les Allemands en possédant plus du double. L’insuffisance de production s’est aussi faite sentir des les grandes offensives, la bataille de la Marne ayant épuisé les réserves. En ajoutant à cela une rigidité de planification, une faible mobilité, un mauvais positionnement des réserves et l’absence de communication rapide entre l’arrière et le front, la situation du soldat français est éprouvante. Le haut commandement fait lui aussi preuve de faiblesse. Le choix d’un certain nombre d’officier s’est fait après l’affaire Dreyfus plus sur des critères politiques que militaires, écartant des chefs efficaces comme Foch, Castelnau, Langle de Cary ou Pétain. De plus le prestige de Joffre, vainqueur de la bataille de la Marne, ne pâtit que peu de ses défaites successives. Même si ses détracteurs lui reprochent sa tactique dépassée (ne dira-t-il pas au ministre de la guerre qui l’interrogeait sur les risques de laisser Verdun sans défense le 18 décembre 1915 « Rien ne justifie les craintes »), sa légèreté meurtrière lourde de conséquence et surtout sa capacité à rejeter ses échecs sur les autres (il accuse ainsi la météorologie défavorable, mais aussi les généraux qu’il limoge), il reste l’homme fort du haut commandement car si la vraie responsabilité des opérations passe au général de Castelnau, Joffre s’en débarrasse en l’envoyant en mission à Salonique.
L’un des entêtements stratégiques de Joffre concerne la bataille du Linge, responsable d’une véritable hécatombe parmi les chasseurs à pied et les chasseurs alpins. Après avoir abandonné l’Alsace aux Allemands en 1914 par crainte d’un encerclement de la première Armée, les Français tentent de s’y réinstaller en attaquant tout d’abord au Hartmannswillerkopf (à l’ouest de Mulhouse) puis très rapidement en voulant reprendre Munster par les hauteurs de la vallée de la Fecht, ce qui aurait permis de pousser vers Colmar. Les Allemands contrent cette attaque en la devançant et la mort de 1552 chasseurs français ne sert qu’à stopper leur avance pendant le début de l’année 1915. En juin, une grande offensive française permet de contrôler la haute vallée de la Fecht.

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Plus rien ne sépare les troupes française de Munster si ce n’est l’obstination du haut quartier général qui exige du général Pouydagrin l’arrêt de l’offensive en fond de vallée pour la reprendre sur les hauteurs du Linge et du Barrenkopf (sans aucun rôle stratégique et à distance de toute voie de communication importante) fortement renforcés par les Allemands début 1915. Jusqu’en octobre, ce ne sera qu’une succession d’attaques et de contre-attaques, entraînant la mort de plus de 11 000 soldats français et 7 500 Allemands. L’emploi pour la première fois de lance-flammes par les Allemands le 9 septembre ne leur permettra d’obtenir un avantage décisif et le reste de la guerre se passera alors en des harcèlements sporadiques.

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C’est au décours de ces combats que Jean François POUYET né en 1881 à la Foresterie, d’abord scieur de long puis agent voyer habitant à Randan à partir de 1906, marié à Jeanne Gabrielle VERNIERE le 2 décembre 1913, promu caporal 2 jours plus tôt, est blessé à la cuisse droite par un éclat d’obus le 17 octobre 1915 lors de la relève du 30e bataillon. La relève ne s’effectue pas sans incidents. L’ennemi inquiet d’un mouvement inaccoutumé redoute une attaque. L’artillerie ennemie se manifeste. Il en résulte quelques pertes. (JMO du 12e bataillon de Chasseurs).

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Il a dû être amputé à la cuisse droite et décède le 19 octobre dans l’un des huit hôpitaux complémentaires de Gérardmer. Cité à l’ordre de l’armée n°87 du 6 novembre comme gradé énergique qui a fait vaillament son devoir au combat du 17 août, il est décoré de la croix de Guerre avec palme et de la médaille militaire.
C’est lors d’une de ces offensives localisées mais féroces qui surviennent sur tout le front fin 1915 que Félix Jean Marie PONCHON, agriculteur né en 1893 au bourg, est blessé à une date inconnue et décède de ses blessures le 20 octobre à l’hôpital temporaire 10 bis d’Amiens. La nature de ses blessures ne nous est pas connue, mais il a certainement été victime des combats violents engagés à partir du 16 octobre par le 413e RI autour de Servins (Pas de Calais), entre Arras et Béthune. De même, un certain mystère entoure les circonstances du décès de Simon Blaise FARGETTE le 3 novembre 1915 à l’ambulance de Ploisy (à côté de Soissons) des suites d’un septicémie consécutive à des blessures de guerre. La date et le type de ses blessures ne sont pas mentionnés et le JMO de son unité (le 305e RI) ne fait pas état de blessé après le 12 octobre. Originaire de Saint-Genès la Tourette, il s’était marié à Echandelys en 1913 avec Jeanne Marie POUYET de la Foresterie, endroit où il vient habiter à partir de cette date. Il était le père d’une petite fille de moins de deux ans. Le dernier exemple, funeste pour un soldat d’Echandelys, s’est déroulé à l’ouest de Neuville-Saint-Vaast, où Marius RAFFIER et Antoine Jean Baptiste CHALIMBAUD avaient déjà trouvé la mort respectivement les 16 juin et 26 septembre 1915 et Jean Fernand CHEVARIN le 27 décembre 1914. Bien que plus calme de puis la mi-octobre 1915, le secteur fait preuve d’une « certaine nervosité » coûtant la vie à au moins 4 soldats du 50e RI et en blessant 42 autres. Jean Marie Antoine LONGECHAL, né à Lospeux en 1879, garçon limonadier puis ouvrier à l’usine Michelin, habitant Clermont depuis 1909, est tué à l’ennemi le 9 novembre à 8 heures. Promu caporal le 6 octobre précédent, il s’était marié le 16 septembre 1912 avec Marie Lucile HONEBICHE à Fournols.
Si l’Entente a souffert en cette année 1915 aussi bien sur le front de l’Ouest comme nous l’avons vu, que sur le front de l’Est où la Russie a déjà comptabilisé plus de 4,5 millions de morts et disparus, voire lors de la désastreuse opération des Dardanelles (qui a valu à Churchill jeune ministre de la Marine de sa Gracieuse Majesté une très longue traversé du désert), les Puissances centrales ont par contre fini l’années sous de meilleurs auspices. Si le front Ouest est solidement bloqué, les Allemands ont accumulé les victoires à l’Est. Le soldat allemand a le moral, combattant au-delà de son territoire naturel, il est secondé par une artillerie de tranchée efficace, et est secondé par du matériel plus fiable, plus performant et surtout beaucoup plus nombreux. L’effondrement de la Serbie et l’aide apportée par l’empire austro-hongrois, même si elle est un peu « tiède », suffisent à compenser l’entrée en guerre de l’Italie en tant qu’ennemie.

 

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