1916

L’Année 1916

Premier et deuxième trimestres 1916 : Un combat à mort pour Verdun.

L’année 1916 voit se cristalliser dans l’opinion des courants de pensée de plus en plus marqués, ne remettant pas encore en cause l’Union Sacrée. A une extrémité, les jusqu’au-boutistes qui, en Allemagne, réclament l’annexion de la Lorraine, du Pas-de-Calais, de la Pologne russe et la mise sous tutelle de la Belgique qui deviendrait un état fantôme, en France, veulent le retour des provinces perdues, l’annexion de la Rhénanie ainsi que des mines de la Sarre. De l’autre, les partisans d’une paix immédiate et sans compromis, et entre les deux, minoritaires, ceux qui souhaitent une paix négociée. Dans la capitale, la guerre a fait son apparition de manière concrète avec le 29 janvier un raid de zeppelin dont une bombe perce les voûtes du métro boulevard de Belleville et tuent 26 personnes et en blessant 28 autres.

Zeppelin-Paris

Les victimes ont droit à des funérailles nationales.

Zeppelinsfunerailles

L’idée qu’il faut en finir grandit aussi bien dans la population que dans l’esprit de l’état major français et allemand. Aussi chacune des armées va avoir la même idée, celle de réaliser L’Offensive Décisive. Toutefois, l’esprit en est radicalement différent. Pour les Français, il s’agit de se plier au mythe maintes fois démenti de la percée décisive. Ce sera sur la Somme, avec une débauche de moyens humains. Pour les Allemands, il faut conquérir Verdun, place forte psychologiquement importante, verrue dans le front allemand, mais aussi réaliser une saignée majeure des forces françaises sur un front restreint mais très meurtrier. L’utilisation de l’artillerie est donc prépondérante. Le but de von Falkenhayn, chef de l’état-major allemand est de « saigner à blanc » l’armée française et de lui imposer des pertes si lourdes qu’elle ne serait plus en état, des années durant, de déclencher une offensive de grande ampleur, ceci en versant le moins possible de sang allemand. Plusieurs éléments sont favorables aux Allemands : la géographie tout d’abord, puisqu’ils tiennent l’Argonne et surtout les voies de chemin de fer dont 7 sont à leur disposition, alors que les deux lignes restées françaises sont soit sous leur artillerie pour la ligne de Châlons, soit coupée à Saint-Mihiel pour la ligne sud venant de Bar-le-Duc. Il ne reste alors aux Français que le petit Meusien à voie métrique et la future Voie Sacrée partant de Bar-le-Duc qui est une route étroite ne permettant pas le croisement de véhicules par endroits. L’assemblée nationale discute encore à cette époque de voter des crédits pour réaliser des voies de chemin de fer vitales pour la guerre et demandées par certains députés-soldats parfois plus lucides que Joffre. Celui-ci en effet, d’un caractère quelque peu difficile, fait progressivement déplacer toutes les troupes et les moyens matériels vers la Somme en vue de sa prochaine offensive. C’est ainsi que tous les forts de la région de Verdun sont désarmés depuis août 1915 (172 canons sont partis) et que la garnison des forts est transformée en fantassins, les forts étant occupés symboliquement par une poignée de territoriaux. Cet aveuglement persiste lorsque diverses informations convergent vers Joffre lui indiquant une concentration de troupes importante en Champagne, ainsi que des travaux en avant des lignes françaises à Verdun. Des pièces d’artillerie de 380, 400 et même 500 sont signalées dans la région. La circulation des trains est renforcée, les clochers des villages sont abattus pour ne pouvoir servir d’observatoire et les populations civiles sont déplacées à l’arrière. Quand le 21 février 1916, le bombardement commence, tous sont surpris par son intensité. Sur 12 km de front, tout est systématiquement pilonné, mètre par mètre. Le grondement est perceptible à 200 km. Un million d’obus allemands tuent dans les premières heures un homme toutes les cinq minutes. Et les Français n’alignent que deux divisions contre six pour les Allemands. Deux dirigeables orientent par radio le tir des artilleurs. L’état-major, à Chantilly, doute toujours de l’offensive allemande, alors que le colonel Driant, tenant avec ses deux bataillons de chasseurs à pied, était convaincu de l’imminence de l’attaque allemande. Un répit de 24 heures, la météorologie défavorable ayant en effet repoussé l’attaque allemande, lui avait laissé un peu de temps pour organiser sa première ligne au bois des Caures. Mais que pouvait-il devant l’intensité du bombardement allemand ? Lorsqu’il cesse, le paysage n’est plus reconnu par les survivants. Au bois des Caures, ils ne sont plus que 350 sur 1300. Les Allemands les trouvent parfois endormis en raison de l’intensité nerveuse occasionnée par le feu ennemi.

Bois des Caures2

Il faut de plus faire face à deux innovations allemandes. Le nouveau casque en métal, beaucoup plus protecteur, et les redoutables lance-flammes qui nettoient les tranchées encore occupées. Le fantassin allemand a, à ce moment, l’aspect qu’il aura pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Lance-flamme

A 16 heures 15, le tir s’allonge pour empêcher la venue de renforts par l’arrière et couper la citadelle de Verdun du reste du monde. Les fantassins allemand commencent leur progression. Mais dans la nuit du 21 au 22, des îlots de résistance française surgissent et le 22, les Allemands font face à des restes d’armée qui luttent farouchement avec désespoir. Même si à la fin de la principale journée d’attaque du 22, il ne reste dans certaines unités que le dixième des effectifs, même si le lieutenant-colonel Driant a été tué d’une balle à la tête en organisant le repli sur Beaumont, les soldats français rescapés ont conservé une certaine capacité d’organisation et une détermination qui déjà surprennent l’état-major allemand et finiront par contrarier ses plans comme par exemple à l’Herbebois défendu par le 2e bataillon du 164e RI. Les 24 et 25 février 1916, l’artillerie allemande ravage un champ de bataille où les Français n’offrent plus l’opposition des premiers jours de l’offensive et reculent. Parvenus à quelques centaines de mètres du fort de Douaumont, sur un terrain apparemment peu défendu, les soldats du 2e bataillon du 24e Brandebourgeois et des hommes du bataillon de génie attaché prennent l’initiative d’aborder la forteresse le 25 février. Des hommes de la 6e compagnie descendent dans les fossés et trouvent des portes ouvertes dans la cour intérieure. Ils sont suivis plus tard par la 8e compagnie. Le fort, tenu par une poignée de Français, passe aux mains d’une poignée d’Allemands sans un coup de feu. A la demande de Joffre, toute la défense a été réorganisée sous les ordres du général Pétain qui prend le commandement effectif de la IIe armée le 25 février 1916, à partir de son nouveau quartier général fixé à Souilly.

CarteVerdunfévrier1916

Rapidement, après cette offensive sur la rive droite de la Meuse, les Allemands attaquent sur la rive gauche. Le 6 mars, les fantassins allemands sont lancés à l’assaut de la ligne Béthincourt – Forges, après une préparation d’artillerie qui ravage les retranchements français. Les objectifs sont les points d’observation les plus élevés : cote 304, Mort-Homme, bois des Corbeaux où s’illustre le 92e RI de Clermont-Ferrand. Ils conquièrent Forges, Regnéville et la côte de l’Oie. Le 92e RI avait repris le bois des Corbeaux mais sans pouvoir s’y maintenir. Mais sous les canons français, l’ennemi subit jusqu’à 70 % de pertes. Donc, à partir du 11 mars, les assauts massifs sont remplacés par des actions plus localisées. Le 14, après deux jours de tirs de destruction, l’attaque se porte sur le Mort-Homme dont seule la partie nord tombe. Le 16e RI, dans lequel François Annet GOUNICHE combat est chargé de reprendre le bois. On prend au Nord-Ouest de Chattencourt les formations d’assaut, on distribue les munitions, on arrange les paquetages, on dépose les sacs et à travers l’obscurité épaisse, que l’éblouissement des feux d’artillerie rend plus difficile encore à percer, on se dirige vers l’objectif, par les ravins au Sud et à l’Ouest du Mort-Homme. On franchit des tranchées, des trous d’obus énormes, des réseaux de fil de fer enchevêtrés par la lutte, on piétine des cadavres ; les rangs s’entremêlent, les barrages de l’artillerie allemande se font de plus en plus violents ; les mitrailleuses crépitent ; et dans l’immense confusion, l’orientation se perd. Des fractions aboutissent à des ouvrages français sur le Mort-Homme ; d’autres se croisent à angle droit, chacune voulant persuader à sa voisine qu’elle marche dans le bon sens ; finalement le Colonel DUBUISSON, blessé gravement, est obligé de donner l’ordre d’arrêter le mouvement. Le régiment, au petit jour, parvient à regagner péniblement et par bonds la base de départ, d’où il est ramené au bois Bourrus pour se reformer. (Historique du 16e RI Imprimerie J-L Serre Montbrison 1919). C’est au cours de ces combats que disparaît François Annet GOUNICHE, âgé de 33 ans, laissant orphelines ses deux filles de 11 et 6 ans.

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Blessés Boisdescorbeaux11 mars 1916

Brancardiers ramenant des blessés au bois des Corbeaux le 11 mars 1916.

Du 20 mars à début avril, procédant par secteurs successifs après avoir déplacé leur artillerie lourde, les Allemands entreprennent une grande attaque enveloppante d’ouest en est pour s’emparer de l’ensemble cote 304 et Mort-Homme. Au sud-ouest, ils prennent le réduit d’Avocourt : 58 officiers et 2 914 soldats sont faits prisonniers. La reconquête française coûte 2 600 hommes. Le général Pétain ordonne l’évacuation des positions trop au nord, comme le village de Béthincourt presque encerclé.
Le 9 avril, les Allemands lancent une action d’envergure avec trois divisions. La 42e division d’infanterie perd 2 800 hommes au Mort-Homme. Ailleurs, la défense française tient sans reculer. Le lendemain, Pétain écrit dans son ordre général : « […] Courage, on les aura! ». L’assaut allemand se cristallise alors pour un mois de lutte sur la cote 304, observatoire clé à l’ouest qui tombe en partie. Puis, jusqu’à fin mai, l’effort porte principalement sur le Mort-Homme. Maurice Antoine THIODAS est à ce moment affecté au 151e RI. Homme. Le 19 mai, juste après la relève, vers 4 heures les Allemands commencent à exécuter des tirs de réglage sur toutes nos positions. Ces tirs réglés par de nombreux avions durent environ deux heures puis ils sont immédiatement suivis d’un tir lent et progressif dont la densité va augmentant jusqu’à midi. A partir de midi jusque vers 19 heures le bombardement devient de plus en plus violent. Les tirs de l’artillerie ennemie exclusivement de gros calibres sont d’une précision remarquable. Les Allemands lancent de gros minen sur toutes les tranchées de première ligne ainsi qu’un grand nombre de grenades à fusil.

Thiodas MA 01

En fin de journée, les tranchées sont en partie comblées, les boyaux n’existant plus. Les travaux de réfection sont rendus presque impossible par le bombardement qui continue avec la même violence. Les communication téléphoniques n’existent plus, les fils étant hachés. La 2e position a énormément souffert des bombardements (JMO du 151e RI). Maurice Antoine THIODAS y trouve la mort « tué à l’ennemi » dans le même secteur que François Annet GOUNICHE, deux mois après lui. Il avait 28 ans.

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Le sommet sud est pris par les Allemands du XXIIe corps de réserve le 20 mai. Plus à l’est, la puissance de l’attaque amène la chute de Cumières. Au terme de trois mois de combats, l’avancée allemande est de 3 à 4 km sur le front rive gauche. Les troupes du Kronprinz impérial dominent les observatoires très importants du Mort-Homme et de la cote 304 où les Français se maintiennent avec difficulté sur les contre-pentes. Mais avec l’offensive franco-britannique sur la Somme, les dernières tentatives de percée vont se concentrer en juin et juillet exclusivement sur la rive droite. A l’ouest de la Meuse, le front se fixe jusqu’à la reconquête française d’août 1917.

Le général Pétain a rempli sa mission de sauver Verdun. Devant sa popularité montante, il devient gênant pour Joffre qui le remplace par Nivelle. Les actions deviennent très limitées, mais restent extrêmement meurtrières de chaque côté. Les Allemands ont compris qu’ils ne pourraient enlever la citadelle et qu’ils laissent presque autant de combattants sur le champ de bataille. Cela n’empêche pas les tentatives françaises de reprise du fort de Douaumont (22 mai). Début juin 1916, von Falkenhayn sait que Joffre prépare une offensive sur la Somme. Le général allemand décide alors de lancer une grande offensive sur la rive droite de la Meuse, visant les forts de Vaux et de Souville, afin d’affaiblir autant que possible l’armée française. Le fort de Vaux, situé à proximité des lignes allemandes depuis mars 1916, doit être réduit afin de poursuivre l’avancée en direction de Verdun, en juin. Complètement isolée, surpeuplée par 600 hommes au lieu de 280, avec un ravitaillement épuisé et sans eau, la garnison du fort a atteint l’extrême limite de sa capacité de résistance. Finalement, le 7 juin, à 5 heures, le commandant Raynal capitule. Avec la chute du fort de Vaux, le village de Fleury se trouve en première ligne sous le pilonnage qui réduit à néant les maisons de paysans. Le 23 juin, 50 000 hommes sont jetés à la conquête d’un front de 6 km entre le bois de Nawé (ravin de la Dame) à l’ouest et la batterie de Damloup à l’est. La préparation d’artillerie par 2 000 canons se caractérise par un emploi massif d’obus toxiques au phosgène. Commencé le 21, le pilonnage est d’une capacité de destruction encore inégalée. Pour la première fois le front est enfoncé sur la crête Thiaumont – Froideterre. C’est dans le ravin des Vignes, au pied de la crête de Froideterre, que l’avance allemande est la plus en pointe, atteignant les quatre cheminées. Une contre-attaque est menée à travers le bombardement jusqu’aux abords de l’abri. Les Allemands sont finalement repoussés sur Fleury. Sur la crête, l’ouvrage de Froideterre est encerclé et attaqué par la 4e compagnie du 10e régiment d’infanterie bavarois. Au terme de l’assaut du 23 juin, l’avance allemande est réelle, soit deux kilomètres, ce qui ne s’était plus produit depuis le mois de mars. Mais la percée escomptée n’est toujours pas réussie. Côté français, les pertes sont de 13 000 hommes dont 4 000 prisonniers. L’abandon de Fleury et de l’ouvrage de Thiaumont crée une poche importante qui menace Verdun
Début juillet, une nouvelle tentative pour forcer la dernière ligne de défense française est programmée avant que l’offensive de Joffre sur la Somme ne contraigne les Allemands à dégarnir le front de Verdun. En faisant tomber Souville, l’ennemi pourra descendre sur la Meuse. A l’image de celle du 23 juin, l’offensive recourt à un emploi massif d’obus toxiques au phosgène. L’affrontement entre les deux artilleries est nourri de plus de 500 000 projectiles sur une durée de 20 heures avec une concentration de deux obus par mètre carré. Le fort de Tavannes, protégeant l’aile droite française, concentre sur lui les feux de l’artillerie allemande au cours des assauts contre le fort de Souville. Le 11 juillet, dès l’aube, à la faveur d’un brouillard intense, l’attaque allemande se déclenche sur le front Fleury-Batterie de Damloup. Au petit jour, vers 4h30, les Allemands déclenchent une forte attaque d’infanterie sur le front tenu par les 4e et 6e bataillons du 358e ainsi que sur celui tenu par la bataillon Travieux du 217e. Sur le front tenu par le 4e bataillon (Roman) échec complet des attaques allemandes. […] Sur le front du 6e bataillon, la lutte est plus mouvementée. Le peloton de la 21e Cie qui, sous les ordres du capitaine Jance se trouvait à droite du bataillon et en liaison avec le 217e, a été écrasé sous une pluie d’obus de gros calibre ; l’infanterie ennemie, venant de la direction générale N-E et E s’est ensuite approchée ; un corps à corps violent se produit avec les survivants du peloton du capitaine Jance ; mais bientôt, il ne reste plus rien de ce peloton. Seulement l’effort et l’élan de l’ennemi sont brisés. Il pousse bien jusqu’au abords de la ligne de la Laufée où se trouvait en position de soutien le second peloton de la 21e Cie (ss lieutenant Aubergier) : mais là il est arrêté net par notre fer et obligé de se replier. (JMO du 358e RI).

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C’est au cours de ce mardi 11 juillet 1916 que Claudius Antoine SARRON dit Antonin trouve la mort, « tué à l’ennemi » certainement pendant le bombardement meurtrier qui a décimé la 21e Cie dont il faisait partie. Il avait 30 ans et laissait sa fille de 2 ans ainsi que sa femme de 28 ans. Il est enterré dans la sépulture nationale de Douaumont, tombe individuelle n°1846.

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En contrebas de Fleury, l’abri de la Poudrière est enlevé par les Bavarois de l’Alpenkorps; les superstructures du fort de Souville sont abordées. Celui-ci n’est alors défendu que par la 3e compagnie du 7e régiment d’infanterie, décimé pendant sa montée en ligne, et une fraction du 25e B.C.P., soit une soixantaine d’hommes menés par le lieutenant Dupuy qui réorganise la défense en attendant des renforts.
Malgré l’intensité des combats, le front ne bougera plus pendant les semaines suivantes. Les Allemands ne sont pas passés.

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Troisième et quatrième trimestres 1916 : Verdun et la Somme.

A Verdun, les combats se poursuivent , terriblement violents, sur les deux rive de la Meuse jusqu’en aout 1916. Le sort de Jean Marie GRANGE en témoigne. Son régiment, le 413e RI, est resté en ligne dans le secteur d’Haudiomont en juin et juillet 1916. Il occupe ensuite le secteur de Tavanne, où il supporte une très forte attaque (perte de 1.500 hommes environ).

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Les 2e et 3e bataillons, qui se trouvent en première ligne, sont plus particulièrement éprouvés. Le premier août 1916, le capitaine Monteil, commandant le 2e bataillon occupant la zone du Bois Fumin fait connaître dans un rapport arrivé à 6 h que de 3 à 5 h sa zone a été en butte à un bombardement sérieux par obus à torpilles asphyxiantes. Bombardement intense et atteignant vers 9 h une violence extraordinaire sur tout le secteur. […] Aucune nouvelle ne parvient des zones de Fumin et de Vaux-Régnier, malgré les tentatives faites pour s’en procurer. […]

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Malgré l’absence de renseignements, il devient évident que toute la première ligne a été forcée et le commandant du 3e bataillon reçoit l’ordre de refouler l’ennemi qui, d’après les reconnaissances, cherche à s’infiltrer dans le bois de Vaux-Régnier. […] A la tombée de la nuit une patrouille de reconnaissance envoyée vers Bois Fumin sous le commandement du sous lieutenant Bennegent se heurte à l’ennemi et pour ce ne peut accomplir sa mission. (JMO du 413e RI).

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Jean Marie GRANGE fait partie des 1059 disparus de cette hécatombe du premier août 1916 (pour seulement 10 hommes considérés comme tués, ce fait témoignant de la violence des bombardements qui ont pulvérisé les corps, ainsi que de l’avancée allemande qui n’a pas laissé aux reconnaissances françaises la possibilité de retrouver leurs morts), laissant sa famille dans l’incertitude de son sort.

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Photographie aérienne prise à la verticale du bois Fumin à 1000 mètres d’altitude le 30 juillet 1916

En effet, lorsque sa mère Anne Marie LEMOINE fait a nouveau appel à l’aide municipale début 1917, ne touchant que 1 franc 25 depuis 1914, elle déclare que son mari est mobilisé et son fils porté disparu depuis plus d’un an.

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Progressivement, l’effort de guerre allemand et détourné par la vaste attaque franco-britannique sur la Somme. Les Français peuvent alors envisager une reconquête partielle, car eux aussi doivent combattre avec les Anglais. Tout d’abord, le général Mangin tente de redresser la ligne de front en réduisant les poches. Le village de Fleury est définitivement repris par le RICM les 17 et 18 août. A la fin du mois d’août 1916, le limogeage de Falkenhayn que l’opinion publique allemande considère comme responsable de l’hécatombe de jeunes allemands laisse les coudées franches à Hindenburg et Lidendorf qui vont mettre un terme aux attaques allemandes d’envergure devant Verdun. Malgré la perte de 500 soldats français dans l’explosion accidentelle d’un dépôt de grenades dans le tunnel de Tavannes dans la nuit du 4 au 5 septembre, le général Joffre demande à ses généraux de travailler à un plan de reconquête des forts de Verdun. Après les opérations de la Somme, l’armée française dispose d’une suprématie en canons lourds.

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Aussi, le 24 octobre, le village de Thiaumont ainsi que la village et le fort de Douaumont sont repris. Le 2 novembre, c’est le fort de Vaux qui est occupé par des hommes du 298e RI alors que les Allemands viennent de l’évacuer. Jean Marie Antoine BARRIERE, du moulin du Mas, a fait partie de cette aventure. Débarqué le 2 octobre à Dugny, son régiment, le 298e RI, occupe le 3 octobre, le secteur de Regnetois La disposition du régiment est la suivante : deux bataillons en première ligne (tranchées Christophe et tranchée Haie-Renard) ; un bataillon en réserve au tunnel de Tavannes. Le régiment est employé à la construction de parallèles d’attaque pour l’offensive du 24 octobre. Les Allemands réagissent par des tirs d’intensité croissante de leur artillerie lourde. Le 21 octobre, les tranchées de la Haie-Renard sont soumises à un violent bombardement qui cause des pertes sérieuses (16 hommes sont tués, 58 blessés). Le 23 octobre, un violent bombardement sur le même point met quarante hommes hors de combat. Dans la nuit du 23 au 24, le régiment cède la place aux troupes d’attaque qui vont enlever le fort de Douaumont. Le régiment cantonne à Haudainville.

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En présence des résultats de l’offensive du 24 octobre (Douaumont est repris et 6 000 Allemands capturés), le commandement décide l’attaque du fort de Vaux et le 298e est désigné pour cette opération. Les quelques jours nécessaires au réglage de nombreuses pièces d’artillerie qui devaient préparer le terrain, sont employés par les unités du régiment à étudier et répéter le rôle qu’elles devront jouer dans l’action. Pour la 21e compagnie chargée du nettoyage du fort, une visite au fort de Dugny, dont la construction rappelle celle du fort de Vaux permet à tous les gradés de se rendre compte de la conformation intérieure du fort et des parties les plus facilement abordables. De nombreux plans et photographies aériennes étudiées avec soin, des comptes rendus d’interrogatoires de prisonniers donnent une idée assez exacte du fort et de sont état actuel.

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Le régiment est prêt pour l’attaque lorsque que le 2 novembre, vers 17 heures, la prise d’un radiotélégramme allemand apprend que le fort devait être évacué. La 21e compagnie reçoit alors l’ordre de prendre le fort, ce qu’elle fait dans la nuit du 2 au 3 novembre 1917. Elle trouve un fort vide, totalement évacué par les Allemands.

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Le 3 novembre, le régiment quitte Haudainville et prend possession du terrain conquis en creusant des tranchées (au nord du fort de Vaux pour le 4e bataillon et au sud-ouest pour le 6e). Le secteur reste dangereux en raison d’une intense activité d’artillerie. Dans la nuit du 4 au 5, le 5e bataillon quitte le tunnel [de Tavannes] pour aller occuper la 2e ligne au nord du fort de Vaux. L’artillerie allemande est très active et bombarde nos premières lignes avec des obus de gros calibre. Pertes : s/l Martin tué ; 17 tués ; 36 blessés ; 1 disparu. (JMO du 298e RI). Jean Marie Antoine fait partie des morts de cette journée. Il avait 34 ans.

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Mais les soldats ne meurent pas tous sur le champ de bataille. Ainsi Alcide ECOLE, qui a combattu pendant tout l’été 1916 à Verdun avec le 19e RAC a appuyé ses amis Auvergnats en procédant à de multiples tirs de destruction, avant les assauts de l’infanterie, ainsi qu’à des bombardements d’encadrement, visant à empêcher les renforts allemands de se rendre sur le front de l’attaque. Il décède à Deux-Frères, certainement lors d’une permission, de maladie, le 19 octobre 1916 à 2 heures du soir à l’âge de 20 ans.
Le 15 décembre 1916, Hardaumont, Louvemont et la cote du Poivre sont également reprises. La bataille de Verdun proprement dite est terminée, mais les heurts dureront tout le reste de la guerre. Une terrible saignée y a été commise : 60 millions d’obus ont fait 306.000 morts et 400.000 blessés. Elle a toutefois été surpassée en horreur par la bataille de la Somme qui de juillet à novembre 1916 fait 1.060.000 victimes dont 442.000 morts ou disparus. Conçue fin 1915, elle débute le 24 juin par une préparation d’artillerie qui doit initialement durer 5 jours. En raison du mauvais temps, elle est allongée de 2 jours et les Anglais tirent pendant cette période 1.732.873 coups de canon. Malheureusement, les abris souterrains allemands sont intacts. Les Allemands, cherchant à se venger d’une semaine passée six pieds sous terre dans des galeries mal ventilées, trouvent en face d’eux des Anglais certes volontaires, mais totalement néophytes et inexpérimentés. Pour la plupart, c’est le baptême du feu. Aussi, ce premier jour d’attaque, le 1er juillet 1916, est le jour le plus meurtrier de la Première Guerre Mondiale, faisant 20.000 morts et 35.000 blessés britannique contre 20.000 pertes allemandes. Les ordres avaient été donnés aux hommes de ne pas courir, l’état-major étant persuadé que les défenses allemandes avaient été anéanties par l’artillerie. Les 6 premières minutes de l’assaut ont fait 30.000 morts et blessés, fauchés par les mitrailleuses allemandes. Si les Anglais sont cloués sur place, Les Français progressent un peu, enlevant le bois de Marlicourt en dépassant Curlu sans chercher à le prendre.

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Courant juillet, les Français progressent sur un front de 20 km de largeur et par endroits de 10 km de profondeur, alors que les Britanniques peinent à prendre le saillant de Fricourt et Pozières. Ils échouent devant Guillemont. Les Allemands se ressaisissent et aidés par la pluie et le brouillard, ne concèdent Vermandovillers et Misery qu’au prix de lourdes pertes. Progressivement, 36 divisions allemandes vont être retirées de Verdun pour combattre dans la Somme. Le champ de bataille est un bourbier. En septembre, les Anglais piétinent toujours alors que les Français continuent à enlever la première ligne allemande entre Deniecourt et Vermandovillers. Ils font 2.700 prisonniers le 4 septembre, puis 1.400 le 12. Jusqu’au 25, l’offensive française est suspendue en raison du mauvais temps. Le 15, apparaissent les premiers tanks britanniques. Leur utilisation permet de prendre Courcelette, Martinpuich puis Flers, faisant 4.00 prisonniers. Pesant 30 tonnes, avec une autonomie de 20 km, à 6 km/h et équipé de 5 mitrailleuses, le Mark I apporte un soutien précieux à l’infanterie.

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En octobre, les petite offensives localisées stabilisent le front. Les Français prennent Ablaincourt-Pressoir malgré une forte résistance allemande comme en témoigne Pierre Marius MOURRAS, de Lospeux, du 98e RI. Du 17 au 21 octobre, le régiment conserve la même mission : les 1e et 3e bataillons ne font aucun mouvement; le 2e bataillon est relevé le 20 par un bataillon du 1er zouaves et va cantonner à Rozières-en-Santerre. Pendant toute cette période, à quelques centaines de mètres des emplacements du R. I., la bataille de la Somme bat son plein : l’artillerie fait rage, le ciel est sillonné d’avions, l’air et le sol sont ébranlés de formidables détonations. Mais cette fois, ce n’est plus comme à Verdun, en mars dernier: c’est notre artillerie qui mène le concert et les poilus du 98e rêvent avec joie de « ce que doivent prendre les Boches». (Journal des Marches et Opérations du 98e RI colonel Gaube). Attaques et contre-attaques se succèdent sous une pluie pratiquement ininterrompue pendant une dizaine de jours. Après un court répit début novembre, l’attaque du Pressoire et du bois de Kratz est décidé pour le 6 novembre. L’avancée est difficile sous une pluie redoublée qui comble les tranchées.

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Bois de Kratz après la bataille

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Le 12 novembre 1916 (et non le 11 comme attesté par les papiers officiels), au cours de la relève, alors que le bombardement est plus précis et moins intense que la veille, Marius trouve la mort lors de cette bataille au Pressoire à 21 ans.

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Il repose dans le cimetière d’Echandelys. Après quelques succès britanniques le 13 novembre (prise de Beaumont-Hamel, Saint-Pierre-Divion et Beaucourt-sur-Ancre, les Britanniques tiennent la vallée de l’Ancre mais n’y progressent plus. A parti du 18 novembre, la pluie, la neige et le blizzard se conjuguent pour stopper toutes les attaques. Le 18 décembre 1916, Joffre renonce définitivement. La bataille de la Somme est terminée. Aucun objectif principal (Bapaume et Péronne) n’a été atteint.
L’année de toutes les remises en question va commencer.